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Benoît Melançon, «Le cabinet des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire, Paris), 41, 2015, p. 335-337. Sur Abélard et Héloïse dans la culture populaire.

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S’il faut en croire Being John Malkovich (1999), il se passe des choses bien étranges dans la tête du célèbre comédien états-unien. Dans ce film de Spike Jonze, John Cusack joue le rôle de Craig Schwartz, un marionnettiste qui parvient à s’introduire — ne nous attardons pas aux détails — dans l’esprit de Malkovich. Pour y faire quoi ? Y monter des spectacles, devant public, notamment une adaptation des amours d’Abélard et Héloïse. Cela se termine mal : un père frappe le marionnettiste parce que sa petite fille a été exposée à un tableau qu’il juge trop érotique.

Comment ne pas penser, devant cette scène, à l’article «Héloïse et Abélard au XVIIIe siècle en France : une imagerie épistolaire», que publiait Bernard Bray en 1976 dans les Studies on Voltaire and the Eighteenth Century ? Après avoir relevé l’omniprésence de ce couple épistolaire dans les textes du Siècle des lumières, il en arrivait à la conclusion suivante : «Ce texte ne cesse, des siècles durant, de faire figure de référence. C’est qu’on a reconnu sa vocation, qui est de systématiser et de transmettre, bien plutôt qu’un message moral spécifique, le code toujours réutilisable de l’échange épistolaire amoureux.» Véritable «grammaire du duo épistolaire», la correspondance d’Abélard et Héloïse a cependant connu une fortune qui va bien au-delà des textes littéraires.

Prenez Alexandre Lenoir. Sous la Révolution, rapporte Anthony Vidler dans la Carmagnole des Muses (1988), Lenoir devait protéger de la destruction les sculptures funéraires de Saint-Denis. Il en profitait pour marchander les reliques des amants : «Les squelettes d’Abélard et d’Héloïse l’intéressaient davantage comme souvenirs que comme reliques sépulcrales. Lenoir en faisait cadeau à des ministres et à des protecteurs, quand il ne les vendait pas. […] Lenoir lui-même estimait que les dents d’Héloïse valaient au moins 1 000 francs pièce sur le marché.» Quels autres épistoliers peuvent se vanter d’avoir une telle valeur ? (Moins trivialement, le même Lenoir sera à l’origine du monument funéraire néogothique d’Héloïse et Abélard au cimetière parisien du Père-Lachaise.)

Dans une perspective guère différente, Anatole France, dans le journal Le Temps du 20 octobre 1889, affirmait que Vivant Denon conservait, dans son «profane reliquaire», «un peu de la cendre d’Héloïse, recueillie dans le tombeau du Paraclet». C’est toujours au XIXe siècle que l’on baptisera un oiseau de la famille des trochilidés (ou trochilidae) le colibri Héloïse, et une rose l’Héloïse. Voilà une mémoire épistolaire bien concrète.

Prenez ensuite Henri Calet. Il y aurait eu, durant les années 1950, à Argenteuil, un Musée de l’asperge, et dans ce musée une salle consacrée à nos amants. Calet le visite et en tire un récit de voyage publié dans Acteur et témoin (1959). En revanche, il n’a pas pu repérer, durant son «équipée» vers le «chef-lieu de canton de Seine-et-Oise», la maison d’Héloïse, «l’amante d’Abélard» : pourtant, «tout le monde se rappelle ce sensationnel fait divers auquel tous deux furent mêlés vers l’an 1120».

La chanson s’est intéressée à ce «fait divers». Ci-dessous, trois exemples (et une comparaison). L’immortelle Ella Fitzgerald, parmi d’autres, a interprété «Just One of those Things», de Cole Porter : «As Abélard said to Héloïse / Don’t forget to drop a line to me please.» La chanteuse québécoise Claire Pelletier, elle, est peu sensible à la lettre, dans «Mon Abélard, mon Pierre» (1996) : «De toi me restent quelques chansons / L’écho lointain de tes leçons.» Elle préfère l’érotisme à l’épistolarité : «J’aimais ma plume dans ta bouche / J’aimais tes mains sur ma couche.» L’image du malheur domine chez elle («Partout le malheur et la hargne / De notre amour ont eu raison») et on en trouve une semblable, sous la plume de Jonathan Cott, dans ses Rencontres avec John et Yoko (2013) : «à leur manière ironique, John [Lennon] et Yoko [Ono] ont joué dans leur vie les drames archétypiques de l’imaginaire. Je pense toujours à eux chaque fois que je lis la correspondance poignante d’Héloïse et Abélard, amants au destin funèbre qui vécurent au douzième siècle.» Yvette Guilbert joue sur un tout autre registre, le burlesque : «le tuteur, comme dans un drame / Une nuit chez Abélard entra / […] dans son ardeur criminelle, / Au lieu d’élaguer, y r’trancha / La partie la plus essentielle.» L’Historia Calamitatum d’Abélard est réduite à une allusion à sa castration par Fulbert.

Ladite castration fait l’objet d’un chapiteau du pilier central de la salle des gardes à la Conciergerie. Sculpté vers 1310, il représente la jeune femme tenant dans sa main ce qui manque dorénavant à son amant.

On l’a vu : le grand écran s’est emparé d’Abélard et Héloïse. Avant Being John Malkovich, Clive Donner avait tourné Stealing Heaven (1988), à partir du roman du même titre de Marion Meade (1979). Abdellatif Kechiche a annoncé un film sur le même sujet en 2014, mais paraît l’avoir laissé de côté, au profit de l’adaptation d’un roman de François Bégaudeau, la Blessure.

C’est encore le cas du petit écran, et peut-être pas exactement où on l’attendait. Alors séparée de son mari Tony, Carmela Soprano (Edie Falco) a une brève relation avec le conseiller pédagogique de leur fils, Robert Wegler (David Strathairn) : cela se déroule dans le sixième épisode de la cinquième saison de la série télévisée The Sopranos (2004). Diffusé plus de trente ans après le téléfilm Héloïse et Abélard de Jacques Trébouta (1973), cet épisode, intitulé «Sentimental Education», fait évidemment allusion à Flaubert, en l’occurrence à Madame Bovary, mais aussi aux amants du XIIe siècle séparés par l’Église. Carmela trouve en effet un exemplaire de leurs lettres dans les toilettes de Wegler, qui lui vante ces «incredible letters» et lui en résume l’intrigue en soulignant les dangers d’une relation secrète. Quand Carmela avoue sa «faute» à son confesseur et discute des lettres avec lui, celui-ci essaie de la dissuader de poursuivre son aventure, car elle est toujours mariée avec Tony. L’Église («the laws of Church») sépare ceux qui s’aiment, aujourd’hui comme au Moyen Âge.

Quelques années plus tard («Cold Stones», sixième saison, onzième épisode, 2006), Carmela, qui vit de nouveau avec Tony, passe une semaine à Paris. Avant de visiter Cluny, elle se souvient avec nostalgie («Héloïse and Abélard, my God») de sa passade avec Wegler. Le «mythe littéraire» dont parlait Bernard Bray a la vie dure — au point de devenir, sous la plume de Jean Teulé (Héloïse, ouille !, 2015), une marque de commerce : «Héloïse & Abélard®», voire «H & A».


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