Site de Benoît Melançon / Publications numériques
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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Épistolaire. Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 40, 2014, p. 257-259. Sur le paradoxe de l’épistolarité contemporaine.
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«La parole a moins de poids
que quelques bibelots taillés à la main
et une ou deux cartes postales.»
Mélissa Verreault, Voyage léger, 2011
L’épistologue du XXIe siècle se trouve devant un paradoxe.
S’il se fie à la première page de Libération du 13 décembre 2013, il ne peut que s’inquiéter : «La Poste. Lettres ou le néant. Le courrier est devenu mail ou SMS, une dématérialisation qui a non seulement ruiné l’entreprise mais changé l’écriture, les liens sociaux, familiaux ou amoureux.» La situation n’est pas plus rose au Canada, où le gouvernement fédéral a récemment annoncé la fin de la livraison du courrier à domicile pour l’ensemble de la population du pays. Pourquoi ? Depuis presque quinze ans, le volume de courrier à livrer ne cesse de diminuer. Les coupables sont les mêmes qu’en France : les communications numériques. On ne s’écrirait plus comme dans le bon vieux temps, quoi que soit le bon vieux temps.
Pourtant, cet épistologue, quand il regarde autour de lui, se rend compte que la volonté de s’adresser à autrui par le papier n’est pas disparue, bien au contraire.
Vous souhaitez vanter les services de votre agence de voyages ? Tapissez les murs du métro de Montréal de cartes postales grand format. Vous voulez manifester votre mécontentement envers le gouvernement canadien à la suite de sa décision de supprimer la livraison du courrier à domicile ? Envoyez une carte postale à votre député («Facteur, nous vous aimons !»). Il vous faut célébrer l’anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme ? Demandez à vos élèves de rédiger des cartes postales, comme l’a fait une école secondaire montréalaise. Oui, en 2014, il est encore des circonstances où la carte postale est utile.
La culture n’a pas non plus oublié la lettre. Dans la série télévisée House of Cards (2014), quand le diabolique Frank Underwood veut faire croire à celui qu’il s’apprête à trahir qu’il est sincère, il choisit de lui taper une lettre à la machine à écrire : il ne va pas jusqu’à lui écrire à la main, mais le recours à un appareil réputé désuet et la signature manuscrite soulignent le caractère solennel de sa déclaration. Au Québec, l’écrivain Michel Tremblay et le compositeur André Gagnon ont lancé en 2013 un disque intitulé Lettres de madame Roy à sa fille Gabrielle, en l’honneur de la romancière Gabrielle Roy. Les films épistolaires ne se comptent plus. Pour ne prendre qu’un exemple, dans The Lunch Box, une erreur d’aiguillage un repas livré au mauvais destinataire fait naître une correspondance. Le film, réalisé par Ritesh Batra, est de 2014.
Dans un registre plus sombre, on notera la persistance, depuis au moins trois décennies, d’une pratique mortuaire mêlant le public et le privé. Quand meurent le chanteur John Lennon en 1980, la princesse Diana en 1997 ou le joueur de hockey Maurice Richard en 2000, leurs admirateurs leur dressent des autels spontanés où ils déposent des objets et par lesquels ils s’adressent à leur idole disparue : on écrit à un mort, auquel on confie sa peine. Ce n’est donc pas d’hier qu’on se livre à cette forme d’hommage, mais cela continue à se faire, en cette ère du tout-numérique (dit-on). Quand un train déraille au cur de Lac-Mégantic le 6 juillet 2013, faisant 47 morts, l’église de cette petite ville québécoise réserve un espace où punaiser des courts messages destinés tant aux survivants qu’aux victimes. On fera la même chose en Corée du Sud, au moment du naufrage du Sewol le 16 avril 2014 (plus de 300 disparus), et on l’avait fait lors de la tuerie de l’école états-unienne Sandy Hook en 2012. À la mort de l’écrivain Gabriel García Márquez, on met à la disposition de ses admirateurs une murale à Barcelone : les témoignages manuscrits affluent. Il est manifestement des moments où le courriel, le SMS, Twitter et Facebook ne suffisent pas; il faut revenir à l’écriture manuscrite, et à une écriture manuscrite offerte au regard de tous. Est-ce à dire que les sociétés postales se trompent ? Que la lettre n’a pas changé de statut ? Évidemment pas. S’il est vrai que de moins en moins de lettres sont échangées, force est de constater que, dans les sociétés modernes, l’imaginaire épistolaire reste bien vivant.
Qu’est-ce que cet imaginaire épistolaire ? En 1992, Jean M. Goulemot et Daniel Oster publiaient aux Éditions Minerve un ouvrage intitulé Gens de lettres, écrivains et bohèmes. L’imaginaire littéraire 1630-1900. Ils y défendaient une idée féconde : au lieu de s’appuyer, comme elle le fait traditionnellement, sur l’étude des grandes uvres, des grands auteurs ou des grandes périodes, l’histoire de la littérature aurait avantage à essayer de cerner l’imaginaire littéraire de chaque époque, puis à comparer ces imaginaires entre eux. Qu’est-ce que l’imaginaire littéraire ? Un ensemble de représentations de ce que l’on appelle, depuis l’âge classique, la littérature ou, plus récemment, le littéraire, ensemble qui regroupe, entre autres choses, des conceptions historiquement différenciées du livre, de l’auteur, du texte, de la lecture. Goulemot et Oster ne parlent pas d’imaginaire épistolaire, mais on pourrait concevoir celui-ci comme une composante de cet imaginaire littéraire global, au même titre que les imaginaires du livre, de l’auteur, du texte et de la lecture. Tel ceux-là, il ne saurait être isolé : chaque imaginaire littéraire est la somme d’imaginaires plus circonscrits et le lieu de leur interaction. Aucun de ces imaginaires n’est compréhensible sans les autres.
Quel serait l’imaginaire épistolaire contemporain ? S’il est des situations où la carte postale reste nécessaire, si les artistes représentent des personnages en train d’écrire, si des tragédies poussent à l’écriture, c’est peut-être que les sociétés modernes ont toujours besoin de laisser des traces et de s’inscrire dans la durée.
Là où le numérique peut faire craindre une absence d’incarnation, l’écriture manuscrite adressée, au contraire, suppose une matérialité forte. Elle est d’autant plus forte qu’elle est l’objet d’un choix : dans l’arsenal des moyens de communication dont on dispose aujourd’hui, écrire à la main, c’est ne pas envoyer un courriel ou un texto, c’est ne pas tweeter et retweeter, c’est ne pas rameuter sa communauté Facebook. J’aurais pu m’adresser à toi à partir de mon ordinateur, de mon téléphone, de ma tablette. Je ne l’ai pas fait. Je voulais laisser une marque, ma marque.
La papier, la calligraphie, c’est la lenteur et la permanence (du moins espérée). À tort ou à raison, on craint souvent la disparition des communications numériques : courriels effacés, textos et tweets quasi impossibles à conserver, plateformes réfractaires à la sauvegarde. Contre cette évanescence, dans quelques circonstances particulières, un objet paraît valoir mieux que le virtuel. Pour que cet objet existe, il aura fallu y mettre du temps, s’appliquer. Je te laisse ma marque. Je n’ai pas fait cela à la légère. À toi d’archiver, d’inscrire dans la durée, cette trace de moi.
On aurait pu imaginer que pareil recours à un mode d’expression réputé en voie de désuétude, sinon désuet, soit rapporté à une forme de nostalgie. Cela ne paraît pas être le cas. Il n’y a pas, d’un côté, la modernité numérique et, de l’autre, le papier. Un demi-million de lettres, de cartes postales et de dessins auraient été acheminés à l’école Sandy Hook; on peut en voir un échantillon sur le Web. Frank Underwood sait parfaitement faire la distinction entre le texto, beaucoup utilisé avec la jeune journaliste Zoe Barnes, et la lettre sur papier à en-tête, pour son serment de fidélité à son président, Garrett Walker. Les personnes endeuillées ne s’expriment pas moins sur les réseaux dits «sociaux» que devant les autels auxquels elles viennent communier; elles ne font tout simplement pas la même chose.
Qu’il s’échange moins de lettres aujourd’hui qu’hier est indubitable. Que l’imaginaire épistolaire reste vivace ne l’est pas moins. L’épistologue du XXIe siècle a encore de beaux jours devant lui.
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