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Pierre Anctil, le Rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres, 1988, couverture

Benoît Melançon, «Juifs et Montréalais : le Rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres / Pierre Anctil, «Le Devoir», les Juifs et l’immigration. De Bourassa à Laurendeau / Pierre Anctil et les Juifs progressistes au Québec / Allen Gottheil», Spirale, 87, avril 1989, p. 3-4.

Le Rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres de Pierre Anctil, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, 366 p.

«Le Devoir», les Juifs et l’immigration. De Bourassa à Laurendeau de Pierre Anctil, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, 170 p.

Les Juifs progressistes au Québec d’Allen Gottheil, Montréal, Éditions par ailleurs…, 1988, 372 p. Ill.

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Au milieu des années soixante, Stan Gray, juif montréalais anglophone et futur leader du mouvement McGill français, alors étudiant à Oxford, lisait Parti pris à la laundromat du campus. Cette anecdote, banale à première vue (pourquoi un intellectuel de gauche ne s’intéresserait-il pas à une revue socialiste ?), peut pourtant avoir valeur exemplaire, non pas en ce qu’elle serait le signe d’un réel échange entre Juifs anglophones et Québécois francophones, mais parce qu’elle est, au contraire, une des rares occurrences de ces échanges. Dans des registres différents, Allen Gottheil et Pierre Anctil s’interrogent sur ce «rendez-vous manqué» entre deux communautés, le premier par le biais d’entretiens avec des personnes qui ont tenté, du côté juif, de briser les barrières entre les communautés, l’autre, en étudiant les causes historiques de cette difficulté à reconnaître et à accepter l’autre.

Etes-vous progressiste ?

Dans les Juifs progressistes au Québec, Allen Gottheil interviewe dix personnalités juives qui, comme lui, ont décidé de travailler et de vivre, du moins en partie, en milieu francophone. Malgré la diversité des personnes interviewées, quelques traits communs ressortent de leurs parcours respectifs. L’auteur a en effet mené ses entretiens en posant les mêmes questions à chacune des personnes choisies. On aura ainsi une bonne idée de ce qu’est la perception du sionisme et de l’État d’Israël d’une partie de la population juive de Montréal (elle est en général fort critique), des rapports entre le judaïsme et l’investissement communautaire, de l’évolution des rapports entre les groupes ethniques, de ce qu’a été le 15 novembre 1976 pour les Juifs (le discours nationaliste les excluant).

Gottheil ne prétend pas que le portrait qu’il trace soit celui de l’ensemble des Juifs du Québec; ceux qu’il fait parler «vivent à certains égards une double situation de marginaux et d’exclus : dans la société en général et dans leur propre communauté en particulier». D’une part, malgré la diversité de leurs origines, ces dix personnes ne sauraient être représentatives de l’ensemble de la communauté juive montréalaise : deux sont francophones (Jean-Claude Bernheim et Maurice Amram), un seul est sépharade (Amram), tous (sauf Arnold Bennett) semblent venir de milieux pour lesquels la culture judaïque est plus importante que la pratique religieuse, aucun n’est orthodoxe religieusement, tous ont été intégrés à un moment ou à un autre à la communauté francophone, plusieurs se disent communistes. D’autre part, qu’il s’agisse de questions médicales (Donna Cherniak, Donna Mergler, Henry Morgentaler), syndicales (Amram, Léa Roback), sociales (Bernheim, Stan Gray, Andrea Levy, Nancy Neamtan) ou politiques (Bennett), les positions défendues par les Juifs progressistes du Québec sont souvent avant-gardistes, tant par rapport à la société québécoise qu’au milieu juif. Il conviendrait d’ailleurs à cet égard de s’interroger sur la charge affective associée ici au terme «progressiste» : défini comme l’activité de «toute personne qui refuse le statu quo et qui s’engage résolument en faveur de l’égalité, de la justice, de la paix et de la liberté, afin de rendre la société plus humaine, plus attentive envers ceux qui sont dépourvus de pouvoir», le progressisme est pour Gottheil un véritable mot fétiche, voire un hochet lexical.

L’actualité littéraire et sociale prêtant à la réflexion sur la pluri-ethnicité, on remarquera surtout que les Juifs du Québec, ceux qui ont la parole ici, semblent tous d’accord pour louer l’ouverture d’esprit des Québécois. À l’exception de quelques anecdotes personnelles, dont l’importance est toujours minimisée, l’antisémitisme n’est perçu par aucun comme un danger réel au Québec. Si les Juifs et les francophones ont eu, depuis l’implantation des premiers sur le territoire québécois au XVIIIe siècle, toutes sortes de difficultés à se rejoindre, la cause serait à chercher ailleurs que du côté du racisme. Bien que les raisons de cette méconnaissance n’aient pas toutes été étudiées, son existence n’en est pas moins réelle : au milieu des années soixante, à McGill, raconte Donna Mergler, «nous étions très au fait de tous les mouvements de libération à travers le monde», mais «nous ne savions point ce qui se passait à l’est de la rue Saint-Laurent !» Par un curieux retournement, Gottheil, en voulant défendre la diversité de la communauté juive, ne fait finalement que révéler la non-intégration de la majorité de ses membres : les personnes qu’il présente, parce qu’elles ont fort peu de rapports avec la communauté juive traditionnelle, témoignent de la difficulté de maintenir une appartenance à cette communauté «tricotée serrée» tout en voulant s’intégrer à la société québécoise francophone.

L’antisémitisme québécois

Pierre Anctil n’en est pas à ses premiers travaux sur la situation des Juifs au Québec : après la publication de plusieurs articles et la codirection, avec Gary Caldwell, de Juifs et réalités juives au Québec (Québec, IQRC, 1984), Anctil est aujourd’hui professeur adjoint au Département d’études juives de l’Université McGill. Dans le Rendez-vous manqué, il tente de comprendre pourquoi la communauté juive (plus de 95 p. cent des Juifs du Québec vivent dans la région métropolitaine) et les communautés déjà établies n’ont pu se rencontrer durant la période de l’entre-deux-guerres (1919-1939), la plus grosse d’antisémitisme de l’histoire québécoise. Anctil s’attache essentiellement à trois moments de la difficile relation entre les Juifs et la communauté francophone en mettant au centre de sa réflexion la notion de mobilité sociale. Comme le note Allen Gottheil, les immigrants juifs des années 1880 à 1920 étaient des prolétaires «dont les parents ne l’étaient pas et dont les enfants ne le seront pas».

La volonté de sortir du prolétariat vient se buter à Montréal, dans les années vingt et trente, aux politiques d’admission des universités McGill et de Montréal. Du milieu des années vingt à la fin des années trente, la première, comme plusieurs universités américaines à la même époque, impose, mais discrètement, des quotas aux étudiants juifs. La seconde, qui n’avait pas à proprement parler de «Jewish Problem» comme à McGill, se voit mise sur la sellette par ses propres étudiants (dont l’antisémitisme en certaines occasions ne fait aucun doute) comme par des personnalités politiques craignant la présence juive, pourtant fort limitée, dans une institution catholique. Après avoir étudié la situation universitaire, Anctil se consacre à l’historique de la crise scolaire juive qui s’étend de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années trente. C’est encore la mobilité sociale qui est en jeu : première communauté immigrante à posséder la «masse démographique» et l’«expérience historique des milieux urbains» permettant une réelle insertion dans la société québécoise, la population juive se verra refuser dans les faits l’accès à son propre réseau scolaire, condition sine qua non de la mobilité sociale. Les premières tentatives de rapprochement entre les institutions juives (au premier rang desquelles figure le Congrès juif canadien) et quelques rares personnalités religieuses canadiennes-françaises constituent le troisième nœud de l’ouvrage d’Anctil.

Son interprétation des relations entre communautés juive et francophone repose sur trois postulats. Les tensions entre ces groupes s’expliquent d’abord par la constitution de la société québécoise : plutôt que de s’attaquer à la domination anglo-saxonne, il est «tentant» pour les francophones «de s’en prendre à l’ennemi vulnérable et qui menaçait par le bas [leur] peu de mobilité socio-économique» — le Juif est un «exutoire», un bouc émissaire, un adversaire. Par ailleurs, Anctil tient absolument à circonscrire l’antisémitisme québécois à la période 1929-1944 : avant cette période, les actions antisémites étaient peu nombreuses et toujours isolées; après, elles auraient disparu. Si les années trente ont été propices au développement de l’antisémitisme, il faut en chercher la cause, selon Anctil, dans la Crise et dans la Dépression qui a suivi, ainsi que dans la peur ressentie par les francophones devant le désir de mobilité sociale des Juifs de la deuxième génération immigrante. Une rhétorique empruntée à l’antisémitisme européen est alors venue se greffer à l’antimodernisme économique (lire : anti-américanisme) de la société canadienne-française. Enfin, l’échec des relations entre les communautés est né d’une ignorance mutuelle. Alors que «la géographie urbaine de Montréal et le contexte politique canadien» auraient pu permettre aux deux communautés de se rapprocher, les Canadiens français, à la fois par souci économique et par peur de la ville «cosmopolite», et les Juifs, dont l’«altérité irréductible» se dressait devant celle, tout aussi irréductible, des francophones, se sont exclus mutuellement avant même de se connaître.

Anctil croit que c’est durant les années trente que le fossé s’est creusé entre les deux communautés. On pourrait prétendre aussi sérieusement que tout était déjà joué bien avant. S’il est vrai que l’immigration a été massive au début du XXe siècle et que c’est à cause de cette immigration que la question juive s’est posée, il n’en reste pas moins que le modèle d’identification de la communauté juive dès le XIXe siècle était la communauté anglo-saxonne. Les choses ont pu s’accélérer dans les années trente, mais, pour l’essentiel, les jeux étaient déjà faits. Un des intérêts de la comparaison des livres de Gottheil et d’Anctil est d’illustrer la disproportion entre les images véhiculées par une société et les réalités socio-historiques qui les fondent. Les images respectives des communautés juive et francophone datent d’avant les années trente.

«Fais ce que dois»

La conception de l’histoire d’Anctil repose sur le culte de la personnalité. Dans le Rendez-vous manqué, il fait ressortir le rôle des précurseurs juifs (H.M. Caiserman, Harry Joshua Stern) et francophone (le jésuite Joseph Paré). Son histoire de la question juive au Devoir s’articule également autour de quelques grandes figures : Henri Bourassa, de la fondation du journal en 1910 à sa démission en 1932; Georges Pelletier et Omer Héroux, qui dirigeront le journal durant la période la plus trouble de son histoire; André Laurendeau, enfin, qui fera entrer le Devoir dans la modernité politique québécoise. L’historique d’Anctil est celui de l’ignorance mutuelle des deux groupes telle que vécue par quelques intellectuels nationalistes.

Député à Ottawa, Henri Bourassa ne se distingue guère par des positions progressistes sur les politiques d’immigration canadiennes, car il craint que l’immigration massive du début du siècle (plan Sifton du gouvernement fédéral) n’entraîne un déséquilibre démographique puis politique entre les deux peuples fondateurs. Sa position conservatrice sur la question juive est davantage tributaire de cette conception de l’évolution des peuples fondateurs que d’un réel antisémitisme, mais il reste qu’elle marquera toute l’histoire du Devoir, journal considéré comme le «paradigme du Québec français» par les leaders juifs. L’ouverture progressive de Bourassa à la question juive à partir du milieu des années vingt ne trouvera pas à s’exprimer dans le Devoir, puisque sous la direction de Pelletier et Héroux le journal tiendra un discours radical, encore que non systématique, sur l’immigration et l’intégration des populations immigrantes. Ce n’est que sous la direction de Laurendeau que le Devoir s’ouvrira réellement à ces communautés. De même que Bourassa était passé de l’antisémitisme à une attitude antiraciste affirmée, Laurendeau, lors de son séjour à Paris dans les années trente, reniera ses prises de position du temps des Jeune-Canada. Il aura fallu au Devoir trente ans pour apprendre à connaître les Juifs.

Isolée de son contexte, l’histoire de la position du Devoir sur la question juive et, plus largement, sur la question de l’immigration risque de mener à une interprétation fausse de la période étudiée. Anctil fait remarquer, mais trop allusivement, que le discours tenu par le Devoir n’est pas sans contrepartie dans les années trente. D’autres journaux ont tenu sur la question juive des propos diamétralement opposés à ceux du Devoir (le Jour, l’Autorité, l’Ordre), pendant que certains, au tirage nettement plus élevé (la Presse), passaient la question sous silence. L’étude des journaux anglophones et des journaux fascisants aurait également permis de mieux spécifier le discours du Devoir. Il aurait fallu insister davantage sur la situation de cette presse au Québec dans les années trente; l’analyse du discours du Devoir est convaincante mais manque d’ancrage historique. En introduction à son étude, Pierre Anctil la présente comme la «suite» du Rendez-vous manqué; dans la mesure où il s’agit bien davantage d’un appendice documentaire à celui-ci que d’un ouvrage qui ferait avancer la discussion dans de nouvelles directions, Anctil aurait eu intérêt à mieux articuler les deux textes.

Dans des perspectives différentes, Allen Gottheil et Pierre Anctil proposent de la relation entre Juifs et Québécois francophones une lecture ouverte sur l’avenir. Exemple par excellence de l’évolution des mentalités, Gottheil, pourtant anglophone, a décidé d’écrire et de publier son livre en français. Anctil, en tentant de relativiser l’importance de l’antisémitisme dans l’histoire québécoise, parfois au prix de quelques pirouettes interprétatives (Lionel Groulx est plus «anti-juif» qu’«antisémite»…), veut montrer que la compréhension historique doit servir à l’instauration d’un dialogue inter-communautaire. Il est regrettable que la qualité de la langue des ouvrages d’Anctil soit inversement proportionnelle à leur intérêt documentaire (qui est grand). Le lecteur le plus convaincu de la nécessité de l’ouverture à l’autre sera, à juste titre, rebuté par ces textes où la ponctuation est heisenbergienne, le vocabulaire approximatif, les coquilles endémiques. La grammaire est-elle incompatible avec les bons sentiments ?


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