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Benoît Melançon, «Malaises théoriques : Naissance d’une littérature. Essai sur le messianisme et les débuts de la littérature canadienne-française (1850-1890) / Réjean Beaudoin et la Griffe du polémique. Le conflit entre les régionalistes et les exotiques / Dominique Garand», Spirale, 95, mars 1990, p. 9. Naissance d’une littérature. Essai sur le messianisme et les débuts de la littérature canadienne-française (1850-1890) de Réjean Beaudoin, Montréal, Boréal, 1989, 209 p. La Griffe du polémique. Le conflit entre les régionalistes et les exotiques de Dominique Garand, Montréal, L’Hexagone, coll. «Essais littéraires», 1989, 235 p.
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Pierre Nepveu faisait paraître en 1988 une Écologie du réel (Boréal) dont le sous-titre (Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine) appelle celui de l’ouvrage récent de Réjean Beaudoin : Naissance d’une littérature. Même s’ils étudient des périodes différentes de l’histoire littéraire québécoise, ces ouvrages ont en commun de chercher à voir ce qui dans cette littérature est affaire de continuité, de tradition, de présence jamais démentie. Le premier relit Grandbois et Saint-Denys Garneau dans la littérature des années soixante, le second propose de retourner aux «débuts de la littérature canadienne-française». Dominique Garand s’intéresse également à une fondation, celle de l’institution littéraire québécoise : «Au commencement était la violence.» La pensée post-référendaire aurait-elle trouvé à se remettre en marche par un retour sur un passé avec lequel on n’en a jamais fini ? Par leur attitude quant au rôle de la théorie dans la réflexion, Beaudoin et Garand posent indirectement la question du statut de l’écriture critique aujourd’hui au Québec.
Le XIXe siècle existe
Pour répondre à la question «comment naît-on à la littérature ?», Beaudoin propose de refuser ce «lieu commun tenace» selon lequel le corpus littéraire québécois au XIXe siècle n’appartiendrait «qu’accessoirement à la littérature», qu’il ne l’intéresserait «que par le biais de l’histoire et de la sociologie». Pour lui, au contraire, les uvres du XIXe siècle sont encore tout à fait actuelles dans la mesure où elles ont mis en place un imaginaire littéraire toujours lisible dans les uvres contemporaines. Il n’y a pas rupture entre Louis Fréchette et Michel Tremblay mais bien continuité. Cette dernière n’est pas affaire de thèmes communs ou de rhétorique partagée; le poète national du XIXe siècle et le dramaturge adulé du XXe se rejoignent en fait dans la tension que révèle leur uvre entre l’idéologique et le littéraire, le monologique et la fiction, le masculin («voix du père autoritaire») et le féminin («visage de la mère éplorée»). D’un siècle à l’autre, «la patrie, qui est l’espace aménagé par l’action des pères, semble curieusement ne pouvoir s’exprimer au Québec qu’avec la voix des mères».
Cette tension, Beaudoin la décrit en deux temps. Il circonscrit d’abord le contenu idéologique du messianisme canadien-français, et de son corollaire obligé : le mythe de l’Amérique française, chez les «définisseurs» de la culture au XIXe siècle : Rameau de Saint-Père, l’«incontournable» abbé Casgrain, Mgr Laflèche, le curé Labelle, etc. Ce contenu se détache, selon l’auteur, sur le fond d’un «tableau intercontinental». Le nationalisme du Canada français est «singulier» en ce qu’il «s’est complètement réfugié dans l’argument culturel». Beaudoin oppose ensuite l’idéologie messianiste à des uvres dont on a longtemps dit qu’elles n’en étaient que le reflet : les légendes recueillies par Casgrain et Taché, les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé, Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie, la Légende d’un peuple de Louis Fréchette. Dans ces uvres, un «divorce affectif [ ] travaille l’écriture engagée dans la transcription du messianisme religieux en texte littéraire». Le «texte national» bute toujours sur la fiction, mais de façon spécifique dans chacun des textes. Ainsi, Beaudoin aborde son corpus avec une souplesse interprétative qui lui permet de redonner aux uvres leur identité : il s’intéresse chez Casgrain et Taché au poids familial des légendes et à leur «féminisation de l’idéal patriotique», chez Aubert de Gaspé à la «suture du légendaire et du romanesque», chez Gérin-Lajoie à l’inversion du biographique dans le romanesque et chez Fréchette à la confusion des voix. La littérature du XIXe siècle n’est pas qu’un véhicule de l’idéologique pour Beaudoin : elle est bel et bien une littérature, et c’est à ce titre qu’elle mérite d’être étudiée. Elle a autre chose à livrer que le «message monolithique de la prédestination».
Ce parti pris de flexibilité gêne toutefois quand il est lié à un refus affiché du théorique. Un tel refus est en effet pour le moins étonnant chez quelqu’un qui fait régulièrement appel à des concepts comme ceux d’«horizon d’attente», de «roman familial» ou d’opposition entre le «symbolique» et l’«imaginaire». La «pudeur théorique» dont se réclame Beaudoin et ses prises de position contre les «grilles» critiques s’expliquent entre autres par sa volonté de ne pas publier qu’une étude, mais bien aussi (plutôt ?) un essai «au sens le plus fort du terme, [ ] c’est-à-dire une intervention dans le présent, un éclairage nouveau et personnel jeté sur la tradition littéraire qui est la nôtre». Or, Réjean Beaudoin confond manifestement le simple usage du je et l’écriture essayistique. Faire l’économie des assises théoriques d’une réflexion au bénéfice de l’inscription de sa subjectivité n’est pas faire uvre d’essayiste : c’est participer ouvertement à cette méfiance bien québécoise devant les langages critiques. Quand il déclare qu’il pourrait, «à la limite, faire la théorie de la nécessité de limiter l’usage du métadiscours», ce n’est pas tant ce que Beaudoin dit qui attire l’attention que le temps verbal choisi pour le dire. Tout est dans le conditionnel : il pourrait «faire la théorie» de ce qu’il avance, mais il ne le fait pas. Ce devrait pourtant être là la visée de la critique littéraire.
Trop, trop peu
Alors que l’étude de Beaudoin pèche par ce refus de la théorie, celle de Garand ne cesse d’aligner les références les plus diverses. Sont convoqués, pour étudier le conflit des régionalistes et des exotiques au début du XXe siècle, les noms (dans le désordre) de Catherine Kerbrat-Orecchioni (et d’autres membres du groupe de Lyon), Bakhtine, Greimas et Courtès, Lacan, Gobard, Bourdieu (à qui Garand emprunte peut-être la griffe de son titre), Searle, Boltanski, Austin, Ducrot, Perelman, Barthes, de Certeau, Baudrillard, René Girard, Chomsky, Heidegger, Debord, Kofman, Artaud, Philippe Murray, Marc Angenot (dont il expédie la Parole pamphlétaire, parue en 1982, en quelques pages, sous prétexte qu’elle repose sur une typologie des genres) et surtout Dominique Maingueneau, «seul théoricien valable de la polémique comme système d’échange». Du côté québécois : Bernard Andrès, Jacques Michon, Joseph Bonenfant, Jean-Marc Lemelin, André Marquis, d’autres. Les rares absents de ce vade-mecum de la critique devraient s’interroger, d’autant que même le Prions en église a été mis à contribution.
Malgré cette frénésie onomastico-théorique, l’auteur parvient, et c’est là une source constante d’étonnement, à laisser quelques noms dans l’ombre. Ainsi, on peut s’interroger sur l’absence de l’essai qu’a consacré Jean Larose au Mythe de Nelligan (1981) : pour qui tente d’écrire le «récit des origines» de la littérature québécoise, s’interroge sur les rapports de la France et du Québec au tournant du XXe siècle et fait appel à la psychanalyse, il semble difficile de faire l’économie de la réflexion de Larose (et ce même si Garand, corpus oblige, ne travaille pas précisément sur Nelligan). Il est vrai que l’essai de Larose ne se laisse réduire à aucun tableau ou schéma actantiel Par ailleurs, Garand, qui la cite souvent, ne se situe jamais précisément par rapport à la thèse de doctorat qu’a consacrée Annette Hayward en 1980 à la polémique des régionalistes et des exotiques; en quoi son projet se distingue-t-il de celui de Hayward ?
Théorie et pratique
La théorie principale de Garand est que le polémique «est au principe de toute société et de tout discours», qu’il «traverse toute la communication et est produit par le système de relations que les humains entretiennent entre eux». Tout discours comporte nécessairement son Autre, pas seulement les textes dont on a accoutumé de dire qu’ils sont polémiques. L’étude du polémique ne semble toutefois possible qu’à partir de celle d’une polémique : Garand, après avoir consacré le tiers de son ouvrage à sa mise en place théorique, présente en trois chapitres quelques-unes des escarmouches qui ont mis aux prises régionalistes et exotiques principalement entre 1918 et 1920. Dans un premier temps, il décrit la «situation» du champ culturel québécois au tournant du siècle et ses enjeux : non spécialisée, non autonome, peu dotée en institutions (au sens matériel du mot), l’institution littéraire, «encore balbutiante et informe», est sous la domination des régionalistes. De façon à comprendre «le mode de relation des intervenants», Garand s’attache ensuite à la description de deux épisodes du conflit, l’un autour de la revue le Nigog en 1918 (sur le sujet en art), l’autre à partir de textes de Victor Barbeau dans lesquels celui-ci s’en prend au «pouvoir régionaliste» (dans la Presse en 1919-1920). Dans un dernier chapitre, l’auteur construit les deux «sous-modèles» de ce qu’il appelle «l’interdiscours régionalisme / exotisme» et tente de reconstituer «l’épistémè de chaque formation discursive». La «catégorie sémique» de la première est la «Reproduction», celle de la seconde, le «Mouvement».
L’interprétation que propose Garand n’arrive pourtant que rarement à se détacher d’une lecture somme toute traditionnelle de l’institutionnalisation de la littérature québécoise du début du siècle. Son analyse des conditions du marché, du statut des écrivains et des rapports entre agents sociaux a des qualités de synthèse que l’on ne saurait lui dénier, mais elle arrive trop peu souvent à des perspectives réellement novatrices. Que l’opposition des régionalistes et des exotiques ait trouvé à se manifester aussi bien en littérature que dans les domaines du nationalisme, de la religion, de l’enseignement ou de la langue n’étonnera personne; que cette opposition se fonde sur un même ensemble discursif, qu’aucune des deux parties «n’épuise l’autre», qu’elles obéissent «mimétiquement aux mêmes règles de jeu, ce qui les [rend] dépendantes l’une de l’autre», qu’elles aient des «présupposés idéologiques communs» voilà qui pourrait permettre d’aller plus loin. Garand préfère plutôt refaire le vocabulaire critique au détour des pages apparaissent des «tenant-discours» pratiquant l’«inter(in)compréhension» et remplacer les grilles rigides de la première partie par nombre de jugements de valeur dans les trois suivantes.
Le prestige de l’essai
Réjean Beaudoin, on l’a vu, définit sa Naissance d’une littérature comme un essai; l’étude de Garand paraît dans une collection intitulée «Essais littéraires», alors que l’auteur se définit dès la première page comme «théoricien». Or, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’études critiques dans lesquelles le je de l’auteur n’est en aucune façon le soutien de cette «fiction idéelle» qu’est l’essai pour André Belleau. Il faudrait s’interroger sur la place qu’occupe ce genre dans le système générique actuel au Québec. En quoi écrire un essai est-il plus prestigieux qu’écrire une étude critique ? Le malaise théorique dont témoignent de façon inversée les livres de Beaudoin et de Garand n’est-il pas le signe d’une démission, celle d’une critique devenue incapable de concilier l’interprétation, et ce qu’elle comporte de recours à des langages savants, et l’expression de la subjectivité ? Chacun à sa façon, Réjean Beaudoin et Dominique Garand mettent en scène ce malaise d’une parole déchirée entre la Critique, que symboliserait l’Université, et la Littérature conçue comme lieu de la subjectivité. Dans le contexte québécois d’aujourd’hui, la question qu’ils soulèvent, celle du statut des intellectuels dans une société où la réflexion ne va jamais de soi, dépasse largement celle de l’interprétation des premiers temps de la littérature d’ici.
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