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Benoît Melançon, «Le courrier électronique [1990]», article électronique pour le site du Musée canadien de la poste, rattaché au Musée canadien des civilisations (Hull, Canada), 2001.

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Selon les historiens d’Internet, c’est en 1969 que deux ordinateurs auraient échangé des données pour la première fois, dans le cadre du projet ARPAnet du gouvernement américain (Advanced Research Projet Agency Network). Le courrier électronique (l’échange de messages entre personnes) apparaît en 1972, mais il faut attendre les années quatre-vingt pour le voir se développer, grâce à la multiplication des micro-ordinateurs et à l’acceptation d’une norme de communication universelle, TCP / IP (Transmission Control Protocol / Internet Protocol). Sa véritable explosion date cependant des années quatre-vingt-dix : le WWW (World Wide Web) le fait entrer dans les mœurs. Même si aucun chiffre n’est absolument fiable en ce domaine, les études concluent que les usagers viennent à Internet pour se servir d’abord du courriel (pour reprendre le néologisme de Jean-Claude Guédon) ou du mél (mot qu’accepte l’Académie française pour «messagerie électronique»).

Est-ce à dire que cette façon de communiquer marque une renaissance de l’art épistolaire ? Non. D’une part, on n’a jamais cessé d’écrire des lettres et de les confier à la poste, y compris à l’ère du télégraphe, du téléphone et de la télécopie. D’autre part, la lettre et le courriel sont bien différents. La lettre est un objet que l’on caresse, sur lequel on pleure, que l’on hume avec ravissement ou que l’on brûle; rien de cela n’est possible avec cette communication dématérialisée qu’est le courriel. Celui-ci est fondé sur la rapidité de l’échange, voire sur sa quasi-instantanéité, alors que les épistoliers ont toujours su que la lettre, heureusement ou malheureusement, était soumise au passage du temps. L’étiquette épistolaire ne doit pas être confondue avec la netiquette, ces règles plus ou moins formalisées qui régiraient l’écriture dans Internet. Sur la Toile, on troque volontiers des informations, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse du même type de communication que sur le papier. Même le rapport à l’espace a changé : un courriel provenant de mon_adresse@un_serveur.com masque le lieu de son envoi plus sûrement qu’une enveloppe couverte de timbres exotiques. En fait, seule leur leur divulgation imprévue unit la lettre et le courriel; tout le reste est essentiellement différent — ce qui ne veut pas dire meilleur. Pour contraster ces pratiques, on reprendra les comparaisons d’Umberto Eco — la photographie n’a pas remplacé la peinture — ou de Nicholson Baker — un catalogue de bibliothèque informatisé n’est pas un catalogue sur fiches : le neuf essaie de chasser l’ancien, il n’y arrive jamais parfaitement.

Quel est l’avenir du courriel ? Sur le plan juridique, il sera de plus en plus nécessaire de diffuser les façons de crypter et d’authentifier les messages, commerce électronique oblige. En matière de technique, des progrès considérables ont été faits — quiconque a essayé d’envoyer des messages accentués sous UNIX le sait —, mais on peut se demander si l’avenir n’est pas plutôt à la transmission du son, des liens hypertextuels et des images, animées ou pas, qu’à celle du texte. Pour ce qui concerne les services postaux classiques, des réaménagements seront nécessaires, mais leur essence n’est guère menacée; si la transmission des cartes de souhait risque de leur échapper progressivement, ils continueront à livrer les produits commandés sur le réseau des réseaux, ainsi que des milliards de lettres par année, tout en offrant un partage toujours accru avec le numérique. Il ne faut pas l’oublier : avec un ordinateur, on peut faire toutes sortes de choses; on ne peut pas envoyer une bonne vieille lettre.

20 juillet 2000

Bibliographie

Guédon, Jean-Claude, la Planète cyber. Internet et cyberespace, Paris, Gallimard, coll. «Découvertes Gallimard. Techniques», 280, 1996, 128 p. Ill. Édition revue (2000).

Ivanova, Nadejda, «Épistolaire numérique», Paris, Université de Paris VIII, mémoire de MST Information et communication, Option Hyperdocuments et multimédia, juin 1999. Dir. : Jean Clément. Disponible dans Internet : http://www.multimania.com/izuminka/Memo.html.

Melançon, Benoît, Sevigne@Internet. Remarques sur le courrier électronique et la lettre, Montréal, Fides, coll. «Les grandes conférences», 1996, 57 p. Réimpression électronique (1999) : http://www.00h00.com/html/news/991903melancon/index.html.

Rapp, Lucien, le Courrier électronique (E-Mail), Paris, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je ?», 3409, 1998, 127 p.


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