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Benoît Melançon, «Qui lit Spirale ?», Spirale, 10, octobre 1990, p. 15.

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Certains acteurs ont un style personnel qui, tout au long de leur carrière, leur sert de marque de commerce; c’est vrai, dans des registres différents, de Charlie Chaplin et de Sylvia Kristel. D’autres préfèrent, à l’occasion, changer d’orientation; Jerry Lewis peut interpréter un rôle grave, Dominique Michel devenir professeure d’université. Dans un cas comme dans l’autre, le comédien ne change que pour mieux asseoir son talent, pour montrer qu’en définitive il reste le même. Jamie Lee Curtis, elle, a eu à donner volontairement un nouvel élan à sa carrière, afin de réussir à sortir des films d’horreur dans lesquels elle a longtemps végété, et c’est la Littérature qui a sauvé celle qu’on avait surnommée la «screaming girl». Dans tous ses films depuis 1983, le Texte, sous des formes diverses, donne à ses prestations la spécificité qui jusque-là leur avait fait défaut.

Jamie Lee Curtis aborde la Littérature par le genre le plus populaire qui soit, l’épistolaire. À la mort de sa mère, le personnage qu’elle incarne découvre, grâce à un ensemble de lettres, que ladite génitrice avait eu, pendant de nombreuses années, une liaison avec un autre homme que son mari. Or, Curtis a, très précisément à cette époque, une relation avec un homme marié; l’art épistolaire devient pour elle un miroir, la Littérature un ersatz du Vécu. De la flaccidité de l’amant de Love Letters, Curtis passe alors à la tonicité roborative des figurants de Perfect, cet hymne à la pulpeur aérobique, sans toutefois délaisser la chose écrite. Elle est instructrice dans un centre sportif sur lequel enquête un reporter à la mode (John Travolta !). De la lecture elle passe à l’écriture. Comme tout journaliste in, Travolta écrit sur un ordinateur portable; Curtis l’utilise pour lui laisser un message sans équivoque, sorte de degré zéro de la séduction : «Wanna fuck ?» À la télé, on l’a vu tenir le rôle d’une jeune journaliste, Hanna, dans la série Anything but Love, mais aussi lutter, dans une émission d’affaires publiques, contre l’analphabétisme. On pourrait continuer à multiplier les exemples de cette constante littéraire : dans As Summer Dies, languide histoire d’agiotage géorgien tiré d’une œuvre de Winston Groom, elle offre un livre au mol avocat qu’elle séduit en deux coups de cuiller à pot; dans Trading Places, elle est une prostituée au grand cœur, dont le nom : Ophelia, renvoie, comme elle le fait remarquer elle-même dans le film, à Shakespeare (on n’échappe pas à ses classiques); dans Dominick and Eugene, enfin, le spectateur comprend que quelque chose de déterminant va se produire lorsque son tuteur demande à Jennifer, étudiante en médecine : «Did you read it ?»

La passion littéraire de Jamie Lee Curtis l’a aussi poussée, comme on pouvait s’y attendre, à se passionner — au sens littéral — pour l’étude des cultures étrangères. C’est ainsi que, dans A Fish Called Wanda, le simple fait d’entendre quelques mots d’une langue qu’elle ne parle pas la ravit, ce que ne manque pas d’exploiter le procureur de la Couronne qu’elle a pour mission d’emberlificoter. (Pour être tout à fait probante, l’analyse devrait ici tenir compte de la frénésie amoureuse qui entraîne Jamie Lee Curtis dans les cabinets d’avocat : la masse imposante des volumes de loi dans As Summer Dies et A Fish Called Wanda semble avoir sur elle un effet libidineux certain.) On notera finalement que les Français Jean-Claude Tramont et Michel Legrand ont collaboré à As Summer Dies : le premier comme réalisateur, le second comme compositeur, ce qui ne manque pas de souligner l’attrait de Curtis pour tout ce qui diffère de la culture américaine.

Ce triple réseau indiciel — littéraire, linguistique, culturel — force l’exégète à s’interroger sur le sens d’une courte scène de Perfect : quel est donc ce magazine que lit Jamie Lee Curtis ? Est-il en français ? Et si c’était… Il y a peut-être là, au-delà de la spécularité manifeste de la scène, la clé d’une carrière.


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