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Denis Hollier (dir.), A New History of French Literature, 1989, couverture

Benoît Melançon, «Les temps de l’histoire littéraire : A New History of French Literature / sous la direction de Denis Hollier», Spirale, 94, février 1990, p. 15.

A New History of French Literature sous la direction de Denis Hollier, Londres et Cambridge, Harvard University Press, 1989, xxv/1150 p. Ill.

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De toutes les difficultés auxquelles est confrontée l’écriture de l’histoire littéraire, celle de la temporalité est sans doute la plus importante. Au-delà des problèmes de méthodologie (découpage de l’objet, statut des textes, périodisation, etc.) se pose en effet à tout historien de la littérature la question du temps : quel est celui de l’œuvre littéraire ? Comment penser — et rendre — les temps de l’écriture et de la lecture, de l’édition et de la canonisation, de l’individuel et du collectif ? Les éditeurs de A New History of French Literature ont résolu d’une façon aussi originale que stimulante cette difficulté.

Ils ont refusé de privilégier l’un ou l’autre des deux modèles les plus commodes de l’histoire littéraire traditionnelle : l’histoire linéaire, pour laquelle la temporalité est affaire d’enchaînement des faits et des œuvres, ou le dictionnaire, dans lequel le temps n’existe qu’accessoirement. Ils proposent plutôt, en 200 entrées préparées par 164 collaborateurs (en majorité américains), d’étudier un certain nombre de dates jugées significatives dans l’histoire de la littérature française. Chaque entrée est constituée d’une date (parfois une année, parfois un mois, parfois un jour), d’une courte description de l’événement qui justifie le choix de la date (parution d’un ouvrage en français ou en traduction, naissance ou mort d’un écrivain, création d’une institution, affaire socio-politique, etc.), d’un titre, d’un renvoi à d’autres dates et d’une courte bibliographie. Bien que l’ordre chronologique soit respecté, on est loin d’une histoire fondée sur la simple causalité. Les parcours de lecture seront aussi nombreux que le seront les lecteurs.

Les événements choisis — mais selon quels critères ? Des précisions auraient été bienvenues — vont de la mort de Roland à Roncevaux (778) à la 500e d’Apostrophes (27 septembre 1985). Chaque collaborateur a été laissé libre d’interpréter à sa guise la date dont il avait à rendre compte. Ainsi, le texte consacré à Roland ne porte pas, comme l’on pourrait s’y attendre, sur la Chanson de Roland, mais sur le problème de la datation des faits littéraires au Moyen Âge; celui sur Apostrophes permet à son auteur de présenter l’émission de Bernard Pivot, mais aussi de réfléchir à la culture française contemporaine et à l’éclectisme postmoderne. Dans le même esprit, aucune entrée n’a pour visée d’épuiser un sujet : qui voudrait lire sur Sade devrait aller voir aussi bien à l’été 1791 (parution anonyme de Justine) qu’en mars 1931 (les 120 Journées sont publiées par Maurice Heine) — et dans l’index (d’une minutie exemplaire, il fait près de 60 pages). La liberté des collaborateurs s’étend jusqu’au choix des titres : la Chartreuse de Parme (1839) est recensée sous un «Body Bildung and Textual Liberation» mêlant avec bonheur apprentissage musculaire et littérature.

Le volume que propose Denis Hollier n’est pas un manuel d’introduction à l’histoire de la littérature de la France. Même si l’on propose une chronologie à la fin de l’ouvrage, l’insertion des faits dans leurs temporalités exige du lecteur une certaine connaissance des principales périodes de cette histoire, et plus généralement de celle de la France. Ceci étant dit, l’enchaînement linéaire des faits n’a pas été banni de l’ouvrage mais laissé à la discrétion des collaborateurs. La première édition des lettres de Madame de Sévigné (1725) est ainsi située dans le développement du genre épistolaire de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle. (Cet exemple permet par ailleurs de souligner que l’ouvrage est riche en réflexions génériques et qu’il fait une large place à l’écriture des femmes.) De même, l’étude de la figure de la prostituée dans le roman du XIXe siècle (1880 : Zola publie Nana), couvre la période qui va de 1836 (De la prostitution dans la ville de Paris d’Alexandre Parent-Duchâtelet) à 1909 (traitement arsenical de la syphilis). Les faits retenus ne sont pas que littéraires, ce qui encore une fois permet la confrontation de temporalités multiples : le texte sur Apostrophes renvoie aux entrées pour 1954 (la Nouvelle Vague), 1960 (création de Tel Quel) et 1973 (lancement de Libération). D’autres textes portent sur la musique, la peinture, l’opéra, la danse. Certains, enfin, sont de véritables réflexions sur l’histoire de l’histoire littéraire : quel rôle a joué le nationalisme dans la constitution des études médiévales dans la France du XIXe siècle ? Par quel mécanisme les «classiques» le sont-ils devenus ? On trouvera les réponses à ces questions sous 842 (les Serments de Strasbourg) et 1700 (Perrault célèbre Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle). Dans le texte d’ouverture («On Writing Literary History»), Denis Hollier réfléchit pour sa part aux enjeux nationaux de l’histoire littéraire.

Le lecteur d’ici pourra être étonné de la faible place réservée au corpus québécois (même les voix de Maria Chapdelaine n’arrivent plus à se faire entendre) : une seule entrée, le 15 novembre 1976, sur «Hubert Aquin and Quebec Literature». Il pourra toujours se consoler en constatant que le texte sur la littérature africaine (1968 : les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma) parle de la «révolution tranquille» de cette littérature ! Cette relative absence, conjuguée à celle, totale, des littératures de Belgique et de Suisse romande — mais la Martinique et l’Algérie sont représentées —, ne surprend que dans la mesure où le projet avoué des éditeurs de l’ouvrage était de déplacer les «frontières» de la littérature française, et de la littérature tout court. Même s’il est devenu courant de réserver dans les histoires de la littérature française quelques pages à ses «Littératures connexes» (comme les appelle l’Histoire des littératures de la Pléiade), leur exclusion n’aurait pas eu de quoi surprendre ici, dans la mesure où les choix méthodologiques des éditeurs rendaient leur inclusion difficile. C’est là un signe que l’histoire littéraire des métropoles n’arrive encore que difficilement à penser les littératures périphériques. Ce reproche n’enlève toutefois rien à l’intérêt de A New History of French Literature : le lecteur le plus exigeant y trouvera à boire et à manger.


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