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Benoît Melançon, «La prose et l’informatique», Spirale, 101, novembre 1990, p. 8.

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On a beaucoup glosé sur les effets de l’informatique sur l’écriture. L’ordinateur modifierait-il quelque chose au texte d’un journaliste ou d’un écrivain ? Ne serait-il qu’un outil permettant de mieux contrôler le contenu d’un texte à moindres frais, ou n’allait-il pas plutôt influencer la façon même d’écrire de ses usagers ? Au-delà de la nouveauté du thème, l’informatique allait-elle changer la langue littéraire ? Ses effets ne se font peut-être pas toujours sentir là où on les attend.

Les personnages de Copies conformes de Monique LaRue (Lacombe, 1989) évoluent dans l’univers de la recherche informatique. Entre Berkeley et San Francisco, à côté de la Silicon Valley, dans un univers de robots et de machines parlantes, ils tentent de mettre la main sur un logiciel permettant de copier n’importe quel logiciel et ce, quel que soit son niveau de protection. La réflexion linguistique est omniprésente dans le roman, par les thèmes du bilinguisme, du mélange des langues et de la traduction (aussi faite par ordinateur). Pourtant, la langue de la narration n’est qu’exceptionnellement touchée, sauf dans le lexique, par le langage de l’informatique. À côté d’un personnage qui déclare : «I won’t interface with those people anymore», il y a bien des allusions au «programme biologique» de la vie humaine, mais guère plus. Ce que l’on pourrait appeler l’esprit de l’informatique informe l’intrigue de ce roman, mais pas sa narration.

Milan Kundera, dans l’Immortalité (Gallimard, 1990), va plus loin — du moins thématiquement. L’«importance de Dieu» est limitée, selon le père du personnage d’Agnès, «à sa seule performance d’ingénieur». Ce père refusait en effet de parler de Dieu : «Je crois en l’ordinateur du Créateur», préférait-il dire. Agnès reprend à son compte cette philosophie : «le Créateur a mis dans l’ordinateur une disquette avec un programme détaillé, et puis il est parti». Ceci n’implique pas que le cours des choses soit parfaitement planifié jusque dans les détails : l’«ordinateur cosmique» ne crée qu’un «programme général qui n’a rien à voir avec une anticipation prophétique de l’avenir, mais détermine seulement les limites des possibilités; entre ces limites, il laisse tout pouvoir au hasard». La théorie kundérienne des variations trouve ici un nouveau champ où se déployer.

Dans son polar ferroviaire, la Maldonne des sleepings («Série noire», no 2167, 1989), Tonino Benacquista n’aborde jamais le domaine de l’informatique (il fait plutôt dans l’espionnage pharmaco-industriel). Celle-ci n’en est pas moins présente dans le texte, mais plus discrètement. Au retour de son Paris-Rome, le narrateur épuisé — il est couchettiste de son état — se sent dans la tête «comme une tempête qui aurait fait voler tous les fichiers de la mémoire». Lors d’un Paris-Venise, une histoire de passager clandestin le laisse flapi : «Ce cauchemar m’a court-circuité les neurones, une décharge qui a érasé des données impossibles à stocker.» L’ordinateur est la métaphore du cerveau; c’est à ce niveau que la prose de Benacquista porte la trace de l’informatique.

Peut-être pratique-t-on l’écriture différemment depuis l’introduction de l’ordinateur personnel; cela reste tributaire des habitudes de travail de chacun. Mais il est sûr par ailleurs que l’écriture, comme la façon de concevoir le monde, ne sera plus jamais la même : au-delà du «formattage», et autres néologismes de plus ou moins bon aloi, la langue informatique nourrit aujourd’hui la prose.


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