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Benoît Melançon, «Penthésilée dérisoire : Perdre / Pierre Mertens», Spirale, 53, juin 1985, p. 11. Perdre. Roman de Pierre Mertens, Paris, Fayard, 1984, 366 p.
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Coincé à Kennedy Airport à cause d’un avion raté, le narrateur de Perdre de Pierre Mertens, en pleine crise existentielle et professionnelle, fait l’inventaire du contenu de son attaché-case. S’y trouve, préfigurant l’expérience limite à laquelle se consacrera bientôt ce sociologue vieillissant, une carte postale reproduisant la Mort de Sardanapale de Delacroix. Tel le roi d’Assyrie rassemblant autour de lui trésors et maîtresses pour les immoler par le feu, et lui avec eux, le narrateur décide de s’enfermer avec sa maitresse, qui s’éloigne peu à peu de lui, pour tenter, sinon de la reconquérir, à tout le moins d’aller jusqu’au bout de leur relation : «Je veux que nous expions ensemble le quotidien qui fut notre défaite.» Retranché dans un mas provençal, le sociologue spécialiste du quotidien (ô ironie !) et sa «Bovary de l’ère post-industrielle» mettent leurs fantasmes en commun afin de transcender «l’absurde inhumanité de l’univers et les horreurs du temps, les terreurs de l’enfance et les désastres de l’actualité» C’est pour réinventer l’amour et en élargir le champ, ainsi que pour tenter, une dernière fois, de sauver leur couple, que les amants entreprennent ce huis clos érotique.
Contrairement à la toile de Delacroix, ce n’est pas la mort qui clôt ici la représentation, même si c’est à elle que renvoient symboliquement les jeux fantasmatiques des protagonistes. Il en va de même pour la référence à la Penthésilée du dramaturge Heinrich von Kleist, «dieu lare» du roman. Alors que l’Amazone, folle d’amour, se donnait la mort après avoir tué et dévoré Achille («Désirer déchirer cela rime», dit Kleist), Dora et son compagnon après leurs débordements licencieux, rentrent sagement au bercail, riches d’expériences vécues comme scandaleuses : «nous tombions comme des aigles blessés dans la mare aux canards de la petite bourgeoisie en congés payés». La où la tragédie était métaphorisation du triomphe de l’instinct sexuel, le drame petit-bourgeois est imitation (consentie) et banalisation (prévue). Bien qu’il s’agisse dans les deux uvres d’aller «jusqu’au bout du possible» (Kleist), la mort est trop grande pour les personnages de Mertens; malgré leur ironie (préparant la réalisation de ses fantasmes, le sociologue dresse une bibliographie !), ils ne parviennent guère à s’extraire de la masse des discours convenus. Qu’ont-ils à perdre, qui vaille la peine de mourir ? Leur extase, «laborieuse, et même forcenée», est un meurtre «sans cadavre».
Fantasmes et spectacle
Mertens ne limite pas ses renvois à la peinture et aux tragédies romantiques. La musique occupe également une place importante dans l’univers de référence du roman : opéra, jazz, classique. Il en est de même de la littérature : les réflexions du narrateur sur son travail abondent modernité oblige. C’est cependant l’univers théâtral qui domine. En effet, ce n’est pas tant la réalisation effective des fantasmes qui importe ici que leur représentation. Ce roman prolixe repose sur la mise en scène des rapports amoureux : costumes, maquillages, inversion des rôles sexuels et ballets sado-masochistes font que c’est le spectacle de l’amour que décrit le narrateur, pas l’amour. Malgré le matérialisme de certaines scènes, il y a toujours quelque chose qui refuse d’accéder à la fiction. À la vérité des corps partout revendiquée répond une étrange irréalité. Pour lutter contre la perte d’identité qui les menace, les amants ne cessent de se prendre en photo, tentent par tous les moyens de fixer l’image de leur libertinage. Le roman est le discours qui entoure et oblitère ces images.
La distanciation entre le narrateur et ses actes, doublée de celle entre le narrateur et son écriture, loin de rendre caduc le romantisme. en marque constamment la présence, mais en creux. «Dieux éternels, je n’ai qu’un désir, vous le savez bien, c’est de l’attirer sur mon cur», disait Penthésilée. Le dérisoire héros de Mertens, drapé dans ses tristes oripeaux, n’est pas loin de dire la même chose à la mode du jour et avec mesure.
N.B. : Le lecteur ferait bien d’éviter d’accorder trop d’importance aux premières pages du roman. S’il est de Montréal, il sait que l’on n’y trouve ni avenue Sainte-Catherine ni Bonaventure Palace. Le respect toponymique, ça existe.
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