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Benoît Melançon, «Le cabinet
des curiosités épistolaires», Revue de
l’AIRE (Association interdisciplinaire de recherche sur
l’épistolaire, Paris), 29, 2003, p. 207-211.
Sur l’épistolaire dans le Petit Robert électronique.
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«Rien de spécial à citer.»
Flaubert
Monsieur Robert (Paul de son prénom) a, on le sait, des lettres, plus précisément vingt-six, qu’il a, toute sa vie durant, arpentées avec méthode. Lui qui n’a jamais connu les joies du cédérom, il serait bien étonné d’apprendre qu’il est dorénavant possible à ses lecteurs de musarder à leur guise dans la masse des mots et des lettres qu’il a amoureusement collectionnés, cela sans toucher à du papier. En quelques clics, tout y est, dont sa façon de définir le lexique des lettres de l’épistolaire , leur support et leur truchement, et les lectures du lexicographe. Mais à quels gens de lettres l’homme des lettres pensait-il quand il pensait aux lettres familières ?
Première constatation : la répartition des exemples littéraires est bien inégale. Aucune autorité n’est convoquée pour définir la babillarde : «Fam[ilier]. Une babillarde : une lettre.» Pour en découvrir une illustration, il faut voir sans qu’on y soit invité par un renvoi à épître : «il répondait à toutes les babillardes de ses amoureuses, leur écrivant des longues épîtres» (Cendrars). Il n’y a pas d’exemple à télécopie, mais à fax, si : «Le seul hôtel convenable à Paris, car je peux avoir un fax dans ma chambre» (Kristeva). (On aura compris que «Monsieur Robert» s’est survécu à lui-même : fax est attesté en 1987, soit sept ans après sa mort.) L’inégalité devant la citation est la même pour souscription (sans) et suscription (avec) : «un rectangle de papier vert dont il relut plusieurs fois la suscription» (Aymé), comme pour correspondre / correspondant (non) et correspondance (oui) : «Une correspondance affectueuse, mais espacée» (Martin du Gard), et épistolaire (aucune) et épistolier (une) : «Il avait affaire à une infatigable épistolière» (Huysmans). En revanche, pneu («cet appel pressant par pneu», Aragon) et pneumatique («Vous aurez ma réponse dès lundi matin, au besoin par pneumatique», Romains) sont traités sur le même pied. Secrétaire, privilégié, a droit à trois citations, deux pour la personne qui joue ce rôle (de Jules Romains et d’Alphonse Daudet), une pour le meuble («Un secrétaire qui renfermait des lettres à détruire», Sainte-Beuve).
Sont orphelins de gloire littéraire accusé de réception, adresser, aérogramme, aéropostal, affranchir et affranchissement, alphapage («Appareil de radiomessagerie qui affiche en toutes lettres des messages reçus par téléphone ou par minitel»), ambulant(e) («employé[e] des postes chargé[e] d’effectuer le tri dans les wagons postaux pendant le trajet»), antidater, date et postader, apostille, biffeton («Arg[ot] des détenus. Courte lettre»), billet, boîte aux / à lettres, buraliste et bureau de poste, câble, câbler et câblogramme, cachet (celui qui fait foi) et consorts (sauf pour recacheter, où l’exemple provient de Baudelaire), carte, carte-lettre, carterie et carte-vue, cedex, chiffre et chiffrer, courrier, coursier, destinateur, écrivain public, en-tête, envoi, envoyé, envoyer, envoyeur («Retour à l’envoyeur»), renvoi et renvoyer, expédier, expéditeur, expédition, réexpédier et réexpédition, factage («Distribution par le facteur des lettres, dépêches, imprimés»), faire-part, filleul de guerre («soldat, combattant qu’une femme a choisi pour lui servir de marraine [envois de lettres, de colis]»), flamme («Marque postale allongée, imprimée sur les lettres, généralement à côté de l’oblitération et portant souvent une légende, un symbole»), franchise («exemption de la taxe sur la correspondance [militaires, etc.]»), levée, malle, mandat, messagerie, mot, notificatif, pain à cacheter («pain azyme utilisé pour cacheter les lettres»), pèse-lettre, postage, postal et postillon, préposé («Facteur, factrice des postes»), receveur (des postes) et vaguemestre («Sous-officier chargé du service de la poste dans l’armée»), présent (comme par la présente), publipostage (qu’il faut préférer à mailing, sans citation non plus), rebut («Lettres dont l’administration des Postes n’a pu trouver les destinataires»), recommandation et recommander, signataire, signature et signer, la famille de télégramme et de télégraphe (sauf télégraphique, grâce à Michelet), télex, timbrage, vignette («Ornement de papier à lettres [guirlandes, dessins, initiales]»), ville («Porter une lettre en ville [sans la mettre à la poste, abrév[iation] E. V.]») et volumes («de très longues lettres»). Il en va de même pour le radiotélégraphiste (la radiographie, le radiogramme, le radionavigant, le sans-filiste), ce personnage cher à Hergé (Tintin au pays de l’or noir) et à Jean Échenoz (Un an), comme à Saint-Exupéry («Le radio, de ses doigts, lâchait les derniers télégrammes»). Les allusions aux formules épistolaires sont nombreuses, mais sans aucun exemple littéraire : affectionné, agréer, amical, assurance, attention, bienveillance, cher, confidentiel, considération, cordialement, croire, daigner, dévoué, distingué, embrasser, expression, fidèlement, formule, hommage, honneur, indigne, obligeance, plaisir, politesse, prier, respectueux, saluer, salutation, sentiment, serviteur, soin, souvenir, suite, suivre, tendresse, votre et vouloir. À cet égard, Monsieur Robert ne tranche pas. Si l’on en croit Jules Romains, «Les formules de fin de lettre sont bien reçues, non en dépit mais en faveur de ce qu’elles ont de conventionnel» (faveur), et «Les terminaisons [de lettres] insolites ne sont à risquer qu’entre gens d’esprit» (insolite). Alain Robbe-Grillet n’est pas tout à fait du même avis : il parle des lettres ordinaires «répétant avec régularité les mêmes formules conventionnelles sur la séparation et le retour» (formule).
Deuxième constatation : Monsieur Robert (1910-1980), quand il parle précisément d’épistolarité, est de son temps. Cherchant des exemples, il s’appuie sur André Gide (1869-1951, comminatoire), sur Georges Duhamel (1884-1966, adresse), sur Blaise Cendrars (1887-1961, épître), sur André Breton (1896-1966, post-scriptum), sur Louis Aragon (1897-1982, pneu), sur Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944, radio), sur Marcel Aymé (1902-1967, suscription), sur Paul Guth (1910-1997, facteur), sur Albertine Sarrazin (1937-1967, bafouille), sur Julia Kristeva (née en 1941, fax). À la limite, sur Jean-Jacques Rousseau (1712-1778, dater), sur Jules Michelet (1798-1874, télégraphique), sur Gérard de Nerval (1808-1855, poste), sur Théophile Gautier (1811-1872, poulet), sur Gustave Flaubert (1821-1880, port), sur Émile Zola (1840-1902, messager), sur Joris-Karl Huysmans (1848-1907, épistolier) et sur Guy de Maupassant (1850-1893, pli). Huit auteurs reviennent plus d’une fois : Choderlos de Laclos (1741-1803), à écrire, à missive et à numérotage; Honoré de Balzac (1799-1850), à timbre et à timbrer; Alphonse Daudet (1840-1897) à dépêche et à secrétaire; Roger Martin du Gard (1881-1958), décidément bien traité, à autographe, à correspondance et à destinataire; Jules Romains (1885-1972), également choyé, à enveloppe, à porteur, à pneumatique et à secrétaire; Henry de Montherlant (1896-1972), à correspondance (des journaux) et à poster; Raymond Radiguet (1903-1923) à facteur, à timbre et, surtout, à lettre («écrire une lettre d’amour [ ] aucun genre épistolaire n’est moins difficile : il n’y est besoin que d’amour»); Jean-Paul Sartre («1905-1980 * Philosophe et écrivain. Prix Nobel de littérature 1964, qu’il décline», précise Monsieur Robert), à estampille, à message, à postier («C’est la postière, ta petite ?») et à poulet. Distribution postale oblige, on attendait Paul-Louis Courier (1772-1825); il est à estafette et à présage (et à embargo). Jacques Bénigne Bossuet (1627-1704) n’est pas seulement là où on l’espérait (à dompter ou à mourir, par exemple), mais aussi à exprès : «J’envoie cet exprès pour en avertir madame.» Blaise Pascal (1623-1662) sert d’exemple à provincial : «Subst. Les Provinciales, désignation traditionnelle des Lettres écrites à un provincial par un de ses amis, uvre polémique de Pascal.»
C’est sans surprise que l’utilisateur du cédérom voit revenir les mêmes noms quand il consulte des articles qui ne concernent pas au premier chef l’activité épistolaire. Des exemples ? Le baume peut s’échanger entre correspondants : «Enfin les lettres des vrais et vieux amis versaient un baume sur les égratignures et les plaies», même si cela est rare : «Elles étaient, ces lettres généreuses et bienfaisantes, assez rares» (Georges Duhamel). Certaines lettres, celles de l’anonymographe («Personne qui écrit des lettres anonymes», synonyme de corbeau, cet ami qui vous veut du bien), peuvent, au contraire, être désagréables : «Il est toujours désagréable de recevoir des lettres anonymes» (bis). Avec celles-là, on n’est pas diligent, contrairement à cette «secrétaire diligente», cette «dame qui répondait à presque toutes les lettres» (ter). Quelques auteurs ont justement perçu les vertus et dangers de la lettre, tels Apollinaire qui «langui[t] après une lettre qui tarde» (languir et tarder) et Mauriac qui se méfie du genre (surtout : «Ah ! non ! pas de lettre, surtout ! [ ] Ce sont toujours les lettres qui nous perdent»). D’autres cèdent aux plus traditionnels préjugés : Pierre Loti loue ces lettres de femmes «apportant à l’écrivain l’encens des gentilles adorations intellectuelles» (encens). À l’exception de Pascal (près : «Mes lettres n’avaient pas accoutumé de se suivre de si près»), de Racine (très : «Cette lettre vint très à propos pour eux»), de D’Alembert (fatalité : «Je ne sais, mon cher maître, par quelle fatalité je n’ai reçu que depuis deux jours votre lettre du 19 octobre») et de Chamfort (indiscret : «Un homme indiscret est une lettre décachetée : tout le monde peut la lire»), aucun des auteurs cités n’est de l’Ancien Régime et fort peu sont des femmes, Simone de Beauvoir (verdict) et Marguerite Duras (convenu) faisant exception. Il est vrai qu’elles doivent se méfier, suivant MacOrlan : «Elle ne m’écrirait plus si elle savait que je montre ses lettres à d’autres hommes» (montrer) et Henriot : il s’agit de «la confondre subito en lui étalant sous les yeux des lettres de sa main» (subito). Reste le cas de Mme de Staël (restant et tendre) : femmes certes, mais d’Ancien Régime ou du XIXe siècle ?
Troisième constatation : les épistoliers et les propos sur la lettre se cachent, et bien, dans les lettres (dans l’ordre alphabétique). Madame de Sévigné est citée 78 fois, mais presque jamais pour parler de son activité épistolaire, sinon indirectement : «J’ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles» (extraordinaire). Deux exceptions : «Ma fille me prie de vous mander le mariage de M. de Nevers» (mander); les «inquiétudes que donnent les retardements de la poste» (retardement). Le traitement des 129 citations de Laclos ne diffère en rien; il n’y a qu’à écrire, à insolence et à missive qu’il est explicitement question d’écriture épistolaire. Les citations étant données presque toujours sans référence, l’épistologue doit se contenter de peu pour retrouver dans les lettres de Monsieur Robert les lettres qu’il y cherche. Il faut avoir beaucoup fréquenté la correspondance de Diderot, auteur cité 246 fois, pour reconnaître, à l’article vue, dans la phrase «Mme d’Holbach s’use la vue à broder», l’incipit de la lettre à Sophie Volland du 15 octobre 1760. Il faut avoir Julie ou la Nouvelle Héloïse à l’esprit pour se souvenir que la phrase «J’entre avec une secrète horreur dans ce vaste désert du monde» ouvre la quatorzième lettre de la seconde partie du roman épistolaire de Rousseau. Il faut se souvenir de l’ignoble Rodolphe jetant une goutte d’eau sur sa lettre à Emma Bovary pour lui faire croire qu’il l’a arrosée de ses larmes si l’on veut comprendre, à insensible, la phrase suivante de Flaubert : «Elle va me croire plus insensible qu’un roc. Il eût fallu quelques larmes» (Madame Bovary, deuxième partie, treizième chapitre). Quand Voltaire est cité à article «Je passe à un autre article de votre lettre qui n’est pas le moins essentiel» , à convaincant «La lettre pathétique et convaincante que vous nous avez envoyée» , à dureté «Je tombe des nues quand vous m’écrivez que je vous ai dit des duretés» ou à esprit la lettre «dont Votre majesté impériale m’honore, m’a transporté en esprit à Orembourg» , il donne des indices d’épistolarité absents des 394 autres citations de lui. La même remarque vaut pour Stendhal et ses 446 citations voir inclus et original , pour Flaubert et ses 808 citations voir comme, il, partir, positivement, puce et ex- (selon Henriot, il «connaissait trop son ex-muse [Louise Colet] pour s’émouvoir de ses manifestations») ou pour Rousseau et ses 686 citations voir brouillon, chiffonner, doléance, radoucir, recueillir et pathétique («Pour tempérer les douleurs de l’absence, nous nous écrivons des lettres d’un pathétique à faire fendre les rochers»). Les classiques de la tradition épistolaire se trouvent à apporter («Mme de Sévigné apporte la gaîté [ ] et la verve [ ] de ses saillies», Faguet), botter (Guez de Balzac), café (Sévigné), clinquant (Guez de Balzac), correspondance (Sévigné et Stendhal), déniaiser (Voiture), empressé (Sévigné), épître (Cicéron), faux-semblant (Sévigné), imaginer (Voiture), lovelace (Richardson), marquise (Sévigné), parallèle (Richardson), perte (Richardson), nouveau (Rousseau), ordre (Sévigné «est un de ces sujets qui sont perpétuellement à l’ordre du jour en France», Sainte-Beuve), original (Laclos), passer (Sévigné), permettre (Laclos), placer (Rousseau), porter (Voiture et Guez de Balzac), quoique (Guez de Balzac), scruter (Laclos) et soigner (Voiture). C’est à être aussi bien qu’à persan et qu’à pouvoir qu’on lit le «Comment peut-on être Persan ?» de Montesquieu. Aucune trace, en revanche, d’Ovide, de Sénèque, d’Abélard et Héloïse, d’Érasme, de la religieuse portugaise.
Bref, Monsieur Robert est un moderne, ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, d’avoir des lettres, si on se donne la peine de les traquer au détour de telle ou telle définition, le plus souvent inattendue. Il n’aura cependant pas été là pour décrire les nouveaux termes de la communication écrite : chat, courriel (de création québécoise, puis publié au Journal officiel de la République française le 20 juin 2003), e-mail, mail et mél, polluriel et pourriel, sms, spam, texto, etc. Heureusement que d’autres l’ont remplacé, qui connaissent les messageries (roses ou pas), le minitel, les minitélistes et les boîtes à lettres électronique (mais ne leur accolent pas d’exemple littéraire), eux qui donneront à ces nouveaux mots leurs lettres de noblesse.
L’uvre de Monsieur Robert a été consultée sur le cédérom de 1996 : Version électronique du Nouveau Petit Robert. Dictionnaire analogique et alphabétique de la langue française. Nouvelle édition du Petit Robert de Paul Robert. Texte remanié et amplifié sous la direction de Josette Rey-Debove et Alain Rey, version 1.0. La version 2,1 de 2001 paraît légèrement, et prévisiblement, différente : par exemple, elle connaît, comme la précédente, courrier électronique, mais elle a aussi découvert courriel, e-mail et Internet.
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