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Benoît Melançon, «En bref : Yves Thériault se raconte / André Carpentier», Spirale, 51, avril 1985, p. 10. Yves Thériault se raconte. Entretiens avec André Carpentier, Montréal, VLB Éditeur, 1985, 188 p.
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On sait le respect que voue Victor-Lévy Beaulieu à Yves Thériault : réédition des contes chez VLB Éditeur, organisation d’une soirée d’hommage en 1981, défense de l’écrivain jugé exemplaire. Est-ce cette filiation qui explique la publication des entretiens bien ordinaires qu’a accordés Thériault à André Carpentier ? Pourquoi reprendre sous forme de livre ces entretiens diffusés à Radio-Canada en 1982 et déjà publiés par la maison de la rue Dorchester sinon pour saluer l’idole ?
D’Yves Thériault, qui n’a jamais été avare d’interviews et de rencontres avec le public, cette publication ne nous apprend rien de neuf. L’on connaissait déjà sa propension à l’auto-mythification. De plus, il s’était maintes fois expliqué sur les circonstances entourant l’écriture et la parution de ses uvres. Il y a peut-être ici et là quelques anecdotes nouvelles, mais le problème est justement que l’on reste au plan de l’anecdote. Est-ce là une loi du genre ? Toujours est-il qu’il n’y a guère ici de réflexion. Le mythe de l’écrivain-force-de-la-nature fait encore recette devant la figure de l’intellectuel, pire : de l’universitaire. On préférera l’analyse d’Hélène Lafrance, Yves Thériault et l’institution littéraire québécoise (IQRC, 1984), à cette tentative d’autobiographie.
La publication d’Yves Thériault se raconte est d’autant plus paradoxale que Carpentier, en introduction, ne manque pas de signaler l’élaboration par Thériault de sa propre «légende», cette «vie rêvée» qui aurait eu pour but d’accorder crédibilité à l’uvre et de permettre à son auteur de pénétrer une institution littéraire généralement hostile. Outre que cette approche n’est pas totalement convaincante, elle reproduit des mythes sans les interroger. Thériault fabulait, se trompait dans les dates et les noms, se contredisait (voir ce qu’il dit de la littérature alimentaire) ? Le conteur l’emportait toujours chez lui. Carpentier est là qui veille au grain : une centaine de notes et corrections, qui éliminent «certaines imprécisions et erreurs», ont été apportées aux entretiens, «afin d’éviter un second niveau de texte qui contredise trop souvent disgracieusement les propos de l’auteur». Où respect et obséquiosité se confondent.
On est parfois étonné de lire une page où le talent du conteur se manifeste, comme si le machine à mythifier avait des ratés. Plus souvent, c’est d’une banalité sans nom. Le déroulement chronologique linéaire est bien sage, de même que les questions de l’interviewer. Même si le fils de Thériault apporte, en préface, sa caution au recueil, s’il croit y voir une «entreprise de démythologisation» et s’il vante l’«honnêteté intellectuelle» de Carpentier, son « éthique professionnelle», son «respect», sa «délicatesse» et son souci du détail, le lecteur voit mal à quoi (à qui ?) sert cette publication. Yves Thériault confiait à Renald Bérubé en 1980 qu’il était un «cabotin» qui voulait «épater le citoyen». C’était dit. Pourquoi VLB Éditeur a-t-il voulu en faire la preuve ?.
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